A 24 ans, Pascal Morvillers est un de nos cavaliers les plus performants en concours complet. Vainqueur de plusieurs F3 en seniors, Pascal fut également un de nos meilleurs juniors, frôlant une fois le titre de Champion de France mais battu au poteau par... son copain Thierry Lacour qui, cette année-là, empochait le titre avec Ulex.
Pascal a également été 10ème du Championnat d'Europe Junior à Rome en 1974 avec Damoiseau (voir Cheval N°34), un cheval du Pin. Très mince, pas tellement «baraqué» pour un athlète, la mèche blonde et l'œil bleu, un visage un peu comique qui se masque tantôt d'un voile de pessimisme ou tantôt s'éclaire de la plus franche hilarité, Pascal peut passer à quelques mètres de vous sans vous voir. Tour à tour froid, renfermé ou «amuseur public», Pascal est un être sensible et secret qui ne se permet jamais de pronostics quant à l'issue d'une épreuve qu'il court et qui sait, en toute occasion, rester extrêmement modeste.
Sil est sensible et discret, Pascal est aussi «direct» et n’envoie pas dire ce qu’il pense... Il s’en charge lui-même comme nous le verrons au cours de cet entretien. Pascal habite donc à Saumur, puisqu’il est cavalier de I’E.N.E., mais ce qui est amusant c'est que tous les copains vivent dans le même quartier : Polo par exemple (Paul Loiseau) est à deux pas, Thierry (Pomel) a cinquante mètres — c’est d’ailleurs son meilleur ami et ils sont toujours fourrés l’un chez l’autre... Quand ce n’est pas Sophie (I’amie de Pascal) qui fait la cuisine, c’est Isabelle, la femme de Thierry (puisqu’à I’heure ou nous mettons sous presse, le mariage est consommé !) ou alors ils vont ensemble à la pizzeria, au bord de la Loire, parler de chevaux et faire des projets.
Un escalier en grosses poutres qui conduit a un appartement sympa : une cheminée, des coussins multicolores, une chaîne stéréo gagnée par Sophie lors d’un concours organisé par Europe I, et puis dans la chambre, la superbe collection de Pascal : une centaine de maquettes de formules 1 qu’il construit et peint lui-même... Et puis trainant au-dessus du lit, encadrée et sous verre, la couverture de Cheval Magazine du mois d’Avril (N°101) le représentant avec En Douce.
Nous nous sommes assis pour boire un café et là, j’ai commencé à mieux connaitre Pascal qui, au fil de la conversation, devenait plus bavard :
«De toute ma famille - j’ai sept frères et sœurs - un seul monte à cheval, tu vois ce n’est pas une passion générale. Moi, j'ai découvert le cheval a 10 ans, je montais en «cow-boy» sur la plage, aller et retour pour 50 F, tu vois le genre ! Et puis comme cela me plaisait beaucoup, j’ai voulu en faire plus sérieusement. Je me suis donc mis à monter une heure par semaine jusqu’à mon premier degré avant d’aller au Haras du Pin, comme élève pendant trois ans pour y passer mon monitorat. C’est alors que. J'ai débuté en compétition avec les chevaux du Pin ou je fus une fois quatrième et une fois vice-champion de France Junior. Revenu du Championnat d'Europe à Rome où Thierry Estève et Urgel s’octroyèrent la seconde place, j’avais bien le monitorat mais je n’avais aucune envie de faire de l’Instruction - I'Entraineur National, Michel Cochenet m’a proposé d’être stagiaire à I’Ecole Nationale d’Equitation... J’acceptai avec grand plaisir.
Tout d’un coup, Pascal s’arrête de parler, sourit et me dit : «Ce que je vais te dire maintenant, il faut l'écrire car c'est vrai... et ce n'est pas un règlement de compte quand Michel Cochenet est parti, il a été remplacé par Guy Lefrant... et pour moi ce fut catastrophique... Il a vraiment failli me dégoûter complètement du complet ! C'était un extraordinaire cavalier mais à mon avis, il ne savait pas «faire passer, ce qu'il connaissait et ressentait. Sa façon de galoper «à fond les manettes » sur n'importe quel obstacle... c'était dérou- tant ! J'ai véritablement pensé alors à abandonner la compétition... Je craignais presque de passer un obstacle de troisième série !
Et puis après Lefrant, ce fut l'actuel entraîneur de complet, Jean-Paul Bardinet dont tu es un des principaux poulains.
Oui, et avec le «Maître» - nous l'appelons tous ainsi - j'ai vraiment appris à travailler et disons-le tout de suite : lorsqu'il partira, je m'en irai également ! J'espère pourtant rester là le plus longtemps possible mais je ne peux pas envisager de travailler avec quelqu'un d'autre.
Comment s'organise le travail à l'E.N.E.?
Nous commençons tôt le matin, vers 7 heures, car le manège est plus facilement utilisable. Nous sortons les chevaux au pas, puis nous travaillons le dressage et nous les gymnastiquons sur de petits obstacles... cela dépend des programmes que le maître a choisi. Nous allons aussi dans le «Jardin d'obstacles» où ils voient à peu près toutes les combinaisons possibles et imaginables afin de les dresser devant les bouts de bois. Quand cela ne va pas, le maître monte notre cheval et saute à notre place. Il est très fort car il n'a encore jamais échoué - cela pourrait pourtant arriver tout naturellement quand un de nos chevaux s'arrête, il le prend... et le cheval saute ! Il est vraiment doué parce qu'il associe la théorie à la pratique. Il n'est pas du genre à rester dans son fauteuil ! Quant à la mise en condition des chevaux, il individualise beaucoup l'entraînement selon la race, le caractère et la résistance de chaque cheval. Dans l'écurie, certains chevaux galopent beaucoup, d'autres comme En Douce pratiquement jamais.
Tu me demandais comment s'organise la journée - je crois que je m'égare un peu - ce travail nous amène jusqu'à 13 heures environ, heure à laquelle nous allons déjeuner. Le reste de l'après- midi, nous donnons les soins et montons de jeunes chevaux. Tu vois, des journées bien remplies !
Et le soir, tu fais des maquettes de voitures ?
Pas tous les soirs, tout de même... mais je suis un passionné de l'automobile (comme toute ma famille) et particulièrement des 24H du Mans. Depuis 10 ans, je construis et collectionne les maquettes de voitures... J'adore et cela me détend les nerfs... Quand on s'est fait «engueuler» toute la journée, c'est bon !... Car le maître est sévère et sa voix s'entend de loin !
Comment envisages-tu l'avenir ?
Je me considère comme un étudiant, j'ai 24 ans et j'apprends. Plus tard, j'aimerais mettre sur pied une écurie de propriétaire comme beaucoup de cavaliers en concours hippique le font. Mais tu sais, je n'en suis pas encore là !
Pascal se lève, nous allons déjeuner et faire des photos, et puis il retournera monter, travaillant avec acharnement, car il veut réussir.
Mais ce que Pascal a oublié de vous dire c'est qu'il est plutôt superstitieux, à la limite du pessimisme et même lorsqu'il croît que «cela va marcher», qu'il peut se classer... ou gagner... il ne dit rien, jamais. Il attend en se concentrant, par peur du détail qui fera tout échouer... Mais n'est-ce pas là le propre du grand champion ?
Alain de Grandsaigne / Cheval Magazine / octobre 1980